Engagez-vous, qu’ils disaient !
Qu’est-ce qui change, dans le discours, lorsqu’on s’engage politiquement ?
Quatre niveaux d’adhésion ont été distingués au sein du Parti Socialiste de la Haute-Garonne : sympathisants, adhérents, militants et élus.Quatre-vingt personnes - réparties dans ces quatre niveaux - ont répondu à un questionnaire destiné à comparer l’intensité de leur pratique militante.
Conformément à la psychologie de l’engagement, on a d’abord vérifié que l’adhésion militante traduisait une une progression du nombre et de l’importance des comportements qu’un parti politique peut obtenir des personnes.
L’engagement "attitudinal" a été étudié, d’une part dans l’identification aux figures d’autorité politique (leader et adversaire), et d’autre part dans le discours libre des sujets à propos de leur parti. Dans le premier cas, on a calculé des "distances cognitives" entre :
| soi | le
leader politique (qui représente le mieux le parti) |
l’adversaire
politique (qui représente le moins le parti) |
![]() |
![]() |
![]() |
Un questionnaire de politique générale (16 questions en 6 points codées de -3 à +3) était posé trois fois, en prenant successivement chacune des places : Soi (S), Leader (L) et Adversaire (A). Il était alors possible de calculer, pour chaque personne et pour chaque niveau d’engagement, les distances di(S,L), di(S,A) et di(L,A). Elles sont rapportées ci-dessous [1].

Si l’identification au leader semble bien s’accroître au fur et à mesure de l’engagement, la tendance à rejeter les adversaires apparaît très marquée pour les niveaux intermédiaires d’engagement et s’estompe notablement chez les sujets les plus engagés.
Ces courbes nous ont servi de modèle pour retrouver, par analyse des discours spontanés (analyse statistique des données textuelles, analyse morpho-syntaxique automatique), des différences dans la perception des individus et des groupes par les sujets plus ou moins engagés.

Un tableau
lexical est construit en croisant les mots prononcés par les
quatre-vingt personnes (2862 lignes pour un total
de 27673 mots prononcés) et les quatre groupes
d’engagement (4 colonnes). L’analyse statistique de ce tableau (Analyse
Factorielle des Correspondances lexicales)
révèle une
distribution particulière du lexique total en fonction du
groupe d’engagement politique, selon une gradation unidimensionnelle
connue sous le nom d’"effet Guttman" ou effet "fer à
cheval". Les modalités de la variable engagement
s’organisent sur une parabole, du fait que le premier facteur ordonne
les modalités en opposant les extrêmes
(sympathisants et élus), et le second facteur oppose les
catégories moyennes (adhérents et militants) aux
extrêmes (sympathisants et élus).
Les quatre niveaux d’engagement
renvoient donc à des distributions lexicales non seulement
différentes, mais encore
hiérarchisées.
En approfondissant l’analyse automatique du contenu, on a pu noter :
La
diminution linéaire de l’emploi des pronoms
personnels, notamment du
« je » et du
« vous ». Une
exception : la courbe
d’évolution de l’emploi du pronom
« ils » dans les discours
spontanés,
qui est tout à fait superposable à celle des
distances à l’adversaire vues plus
haut (les termes liés à
l’adversité politique suivent également
la même
évolution). Cela confirme l’importance de
l’opposition pour ces sujets
moyennement engagés. En revanche, les
« déterminants » (le,
la les,
un, une des) croissent proportionnellement à
l’engagement. Ce qui indique une
augmentation relative des objets traités. Lorsqu’on
s’engage, on parle moins
de soi et plus de "ça"
!

De
même,
le mode verbal déclaratif (et notamment
les "verbes
d’opinion", comme considérer,
trouver, estimer, juger, avoir l’impression, être
sûr, penser, croire) décroît
corrélativement à l’augmentation du niveau
d’engagement. Ces verbes déclaratifs
traduisent un certain état psychologique (on les appelle
également "verbes
d’attitudes propositionnelles"), et, employés à
la première personne du
présent de l’indicatif, ce qui constitue le cas
présent, ont pour fonction de
donner l’appréciation du locuteur sur la valeur de
vérité de la proposition
subordonnée. Leur absence traduit une stratégie
de neutralisation, et c’est
précisément le cas des militants et des
élus : les militants employaient
davantage le statif (être, avoir …),
tandis que, chez les élus, le mode
factif (faire, agir …) traduisait une tendance ou
une justification de
l’action. Lorsqu’on s’engage, le discours
traduit moins de rapport à la
subjectivité et plus à
l’objectivité.

Les modalisateurs
(ou opérateurs : adverbes pour
l’essentiel, qui traduisent l’intensité,
la
négation, le temps, le lieu, la
manière …) et les joncteurs
(ou
connecteurs : mais, ou, et, donc,
or, ni, car …) connaissent une
évolution inversement
proportionnelle : les faibles niveaux d’engagement
privilégient les
modalisateurs, notamment les adverbes, rendant compte d’une
logique du
« plus ou moins vrai, plus ou moins faux, ou (du)
possible », tandis
que les forts niveaux d’engagement s’efforcent
d’établir une cohérence
argumentative maximum, d’inscrire le discours dans une
démonstration logique.
Ici également, l’évolution des
modalisateurs montre un emploi maximum par les
adhérents, notamment du fait de leur utilisation massive de
la négation.
On peut invoquer à nouveau la dynamique de rejet des
alternatives qui semble
les caractériser. Quand on s’engage, on
s’inscrit moins dans l’évaluatif, et
plus dans le descriptif.

Au niveau sémantique, les
références qui suivent un accroissement
proportionnel à l’engagement sont «
parti », « pouvoir » et «
société ». Tandis que «
politique » décroît et que «
droite » suit la même évolution que les
distances à l’adversaire, le pronom ils et les
modalisateurs de négation.

L’ensemble de ces résultats conduit à
envisager l’engagement politique comme un processus
d’apprentissage de normes discursives des groupes politiques,
chaque niveau se caractérisant par une structure cognitive
et une grille de lecture des événements sociaux
caractéristiques, et procédant de
dynamiques identificatoires particulières.
A l’instar de Kiesler (1971), pour qui l’engagement affecte
la saillance des cognitions consonantes en rapport avec le
comportement, et/ou la façon dont ces cognitions sont
organisées, on montre qu’une telle restructuration
cognitive procède de la capacité à
relier des blocs conceptuels initialement distincts, pour construire,
au long des niveaux d’engagement, une architecture de plus en plus
complexe, dans laquelle entrent en jeu la nature, le nombre et les
relations signifiantes des éléments cognitifs :
du je qui
s’expose au monde qui s’impose.
On peut alors se demander si les émissions de divertissement
auxquelles certains politiciens participent ne constituent pas une
regression du discours politique (voir le travail de Michaël
Pino et Pascal Marchand sur "l’infotainment".






