La référence à une idéologie politique implique un certain nombre de pratiques de la part des individus ainsi que des liens d’appartenance à des réseaux de connaissances, des effets de structure cognitive, de biais perceptifs, ou encore des processus de relations entre les groupes et de régulation à l’intérieur des groupes. A l’heure où l’on entend de plus en plus fréquemment que le clivage droite / gauche appartient au passé, quel regard la psychologie sociale peut-elle apporter ?
La fin des idéologies ?
Le politologue Philip Converse (université du Michigan) a considérablement marqué les esprits dans les années 1960 en constatant, sur la base d’enquêtes d’opinion, non seulement que les citoyens manquent de connaissance politique, mais surtout qu’ils n’utilisent pas (voire ne comprennent pas) les idées politiques abstraites dans leurs jugements politiques et que leurs préférences politiques sont instables et éventuellement incohérentes. Comment les citoyens peuvent-ils se former des opinions sur la politique, une « idéologie politique », alors qu’ils en savent si peu sur la politique ?
Nous avons observé [1] que des étudiants ne reconnaissaient pas les bases idéologiques des partis auxquels ils se référaient. Faut-il en conclure, au mieux à la « mutation de l’engagement politique » et au pire à la « crise de la conscience collective » ? Peut-être pas.
De fait, l’« innocence idéologique » décrite par Philip Converse a été critiquée, notamment par des chercheurs affirmant qu’il ne faut pas étudier les produits du raisonnement politique, mais les processus de raisonnement des individus en situation de jugement politique.
Dans les années 1970 la psychologie politique américaine cherchait à montrer que les démocrates ou les républicains, les conservateurs ou les travaillistes, les personnes de droite ou de gauche, révélaient des profils de personnalité spécifiques, une « ouverture d’esprit » particulière, ou une « façon de penser » plus ou moins « complexe ». Une partie de la littérature en psychologie politique, et notamment les travaux de Philip Tetlock (université de Berkeley), tend à montrer que les individus de la Gauche modérée envisagent les questions politiques dans des termes plus « complexes » et « souples » que ceux positionnés à Droite qui privilégient des effets plus « simples » et « directs ». Mais dans une analyse d’interviews avec des parlementaires britanniques, Tetlock observait également que cette « complexité de pensée » tend à diminuer lorsqu’on passe de la gauche modérée à l’extrême gauche.
On n’est pas obligé d’adopter cette lecture de la politique en termes de personnalité. Mais il n’en reste pas moins que la connaissance ou la culture politique ne constituent apparemment pas la base de la décision politique. Quel que soit le niveau de connaissance de la philosophie et de l’économie politiques chez les citoyens, ce qui demeure c’est un ensemble de valeurs partisanes qui, elles, sont assez stables et que l’on retrouve tant chez les citoyens que chez les élites politiques. Milton Rokeach (université du Michigan, puis de Washington) distinguait ainsi deux orientations politiques de base, l’une privilégiant la valeur d’égalité (propre aux mouvements proches de la gauche), tandis que l’autre se fonde davantage sur la valeur de liberté (partis libéraux et conservateurs).
Au-delà des valeurs et des contenus liés aux idéologies politiques, on s’intéresse actuellement davantage au raisonnement et aux processus cognitifs mis en œuvre par des individus dès lors qu’ils sont dans un contexte politique.
Des explications de gauche et de droite ?
Quels sont les cinq mots que vous associez spontanément à la culture ? Sans doute citerez-vous, comme les personnes à qui nous l’avons demandé, des mots comme :
connaissance (21,8%), cinéma (18,3%), musique (16,9%), enrichissement (15,5%), instruction (15,5%), art (14,1%), lecture (12,0%), savoir (11,3%), littérature (9,9%), sport (9,9%), télévision (7,7%), tradition (7,7%), loisir (7,0%), livre (6,3%), éducation (5,6%), esprit (5,6%), essentiel (5,6%), intelligence (5,6%), ouverture 5,6%), peinture (5,6%), théâtre (5,6%), passion (4,9%), religion (4,9%), voyage (4,9%), artistique (4,2%), culture générale (4,2%)…
Mais si nous rajoutons simplement : en tant que personne de gauche ou de droite, quels sont les cinq mots que vous associez spontanément à la culture ? Notre étude montre que les gens de droite ont tendance à privilégier un lexique plus « personnel » (“épanouissement, ouverture d’esprit, enrichissement personnel”), tandis que ceux de gauche font plus volontiers référence à des termes renvoyant au champ « socio-éducatif » (“loisir, tradition, instruction, connaissance, artistique”).
Ce n’est pas la première fois que ce genre de différences entre la gauche et la droite est mis en évidence. Dans les années 1980, une étude en Inde a montré que, pour expliquer le chômage et la pauvreté, les sujets de gauche faisaient davantage référence à la situation sociale, tandis que ceux de droite privilégiaient des causes individuelles.
Dans le même sens, des analyses de discours montraient que les gens de Droite faisaient davantage usage des catégories “personnelle et psychologique” et “référence d’ancrage historique” (personnalités-modèles notamment), alors que ceux de Gauche utilisaient préférentiellement le vocabulaire de “l’analyse” (outils de réflexion) de “l’économique” et du “sociétal”.
On pourrait trouver beaucoup d’exemples, mais regardons une polémique récente : l’ouverture des commerces le dimanche. Pour ses promoteurs, c’est une question de liberté individuelle pour les commerçants, liberté pour les salariés qui veulent (sur la base du volontariat) travailler ce jour-là et gagner plus d’argent et liberté pour les consommateurs qui veulent faire leurs courses le dimanche et ont aussi la liberté de ne pas le faire s’ils ne le veulent pas. Pour ses détracteurs, c’est une atteinte à un droit des salariés qui date de 1906, qui risque de fragiliser les liens familiaux, détruit le besoin de temps commun, de rencontre entre le gens, de cohésion pour la vie citoyenne, associative, culturelle, sportive, voire religieuse.
On aura vite repéré la position « de droite » et « de gauche ». Mais on voit bien qu’au-delà de la croyance et de l’attitude, c’est une forme de raisonnement - individuel (on dit plutôt « dispositionnel ») ou situationnel - qui se met en place et qui touche, non seulement à la psychologie politique, mais également à la psychologie des cultures : dans les années 1990, une recherche menée en même temps en Chine et aux USA, montrait que les journalistes des cultures « individualistes » (Etats-Unis) expliquent des événements (criminels, par exemple) de façon plus « personnelle » et ceux des cultures « collectivistes » (Chine) de façon plus « situationnelle ».
On pourrait être tenté d’en conclure qu’il existe des représentations de droite et des représentations de gauche et que nous sommes tous, en tant que citoyens politiques, irrémédiablement condamnés à ne voir que la moitié du monde.
Une réalité un peu plus complexe
En regardant de plus près les études précédentes, les choses ne sont pas si simples. La fameuse « complexité de pensée » des libéraux par rapport aux conservateurs était clairement observée à propos de questions économiques mais elle disparaissait à propos de questions de liberté civile. Tout se passe comme si les libéraux et les modérés éprouvaient des conflits de valeurs plus intenses que les conservateurs sur les questions économiques, mais assez peu sur les questions de liberté civile. Les caractéristiques différentielles de la gauche et de la droite ne s’exprimeraient donc pas à propos de tous les objets.
Dans une étude française cette fois [2], on demandait à des enseignants d’indiquer les raisons de l’échec scolaire d’un élève. Mais on leur disait aussi, soit que leurs explications ne seraient pas divulguées, soit qu’elles seraient publiées dans le journal de la fédération des parents d’élèves (un journal syndical). Dans le premier cas, les enseignants font surtout appel à des attributions individuelles, dispositionnelles (si l’élève est en échec, c’est en gros parce qu’il n’est pas intrinsèquement bon), alors que dans le second cas, ils font surtout appel à des attributions situationnelles (si l’élève est en échec, c’est en gros parce que son milieu et son histoire sociale ne sont pas favorables).
Dans une autre de nos propres études, nous n’observions des différences entre des étudiants de gauche et de droite que dans des conditions où les questions étaient un peu plus compliquées. Sinon, c’était encore l’explication individuelle qui l’emportait. Cela renvoie sans doute à ce que l’on appelle la « norme d’internalité » [3]. Mais on notera aussi que le discours « apolitique », c’est-à-dire produit dans un contexte où les clivages politiques ne sont pas importants, se rapproche d’un discours de droite.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas question de conclure que les gens de droite penseraient comme des « psychologues » et ceux de gauche comme des « sociologues ». Nous ne semblons pas « pré-formatés » pour répondre toujours selon notre inclination politique. Chacun d’entre nous pourrait même disposer des deux registres d’explication. Mais c’est lorsque nous sommes interrogés en tant que citoyens de Gauche ou de Droite, et dans un contexte qui rend importante cette appartenance, que nous choisissons une explication plutôt qu’une autre.
Pourquoi, alors, dans une situation où il est important de marquer son appartenance politique, les gens de droite restent-ils sur des explications « personnelles » alors que ceux de gauche changent de registre pour adopter une vision plus « situationnelle » ?
La double intervention du contexte et de la culture dans l’explication politique
Nous avons tous appris, par notre éducation et au travers de la communication de masse (les médias), l’existence des groupes qui s’opposent sur la scène publique et le type de discours que chacun tient habituellement. Dans ces groupes, et pour des raisons certainement trop complexes pour être évoquées ici, certains répondent mieux que d’autres à nos aspirations. Une fois que nous choisissons une catégorie ou un groupe social, nous nous engageons dans des activités de communication qui nous amènent à apprendre les croyances, valeurs et symboles qui caractérisent ce groupe et que nous décidons d’assumer. Notre appartenance politique s’exprimera donc progressivement dans notre propre discours.
Nous décrivons sur ce site cet apprentissage des normes discursives que constitue l’engagement politique. Dans une expérience, conduite avec Claude Fronty [4], nous avons même montré que ces normes de gauche et de droite ont plus d’effet sur les mots que nous choisissons que ce dont nous parlons. En l’occurrence, nous demandions de parler à propos du fascisme, du libéralisme et du marxisme. On peut penser que ces thématiques sont très différentes et que les mots pour évoquer l’une ou l’autre seront très différents. Nos résultats ne le montrent pas. Ce qui structure le lexique c’est d’abord l’appartenance politique et ensuite le niveau d’engagement dans le parti (voir l’étude).
L’engagement politique produit donc une modification de la structure cognitive vers un vocabulaire plus normatif et une plus grande cohérence conceptuelle (voir l’étude). Dans une autre étude [5], des personnes devaient évaluer positivement ou négativement une dizaine de concepts politiques (constitution européenne, suppression des 35 heures, baisse de l’impôt sur le revenu, etc.), puis d’évaluer si ces concepts – pris deux à deux – allaient bien ensemble ou pas. Les chercheurs pouvaient ainsi mesurer, sur des triades de concepts, la cohérence interne des sujets. Sur cette base, ils ont montré que des sujets politiquement engagés sont plus consistants dans leurs jugements que les sujets non-engagés. S’il n’y avait pas de différence entre les sujets de droite et ceux de gauche, on observe en revanche que les sujets se réclamant de groupes contestataires sont plus consistants que ceux qui se réclament de groupes parlementaires (qui sont sans doute moins engagés).
Si donc, dès lors que le contexte nous identifie comme membre d’un groupe, nous sommes capables de construire un discours conformément à ses normes, et ce d’autant mieux que nous sommes fortement engagés dans ce groupe, alors ces normes doivent également pouvoir être utilisables - pour les autres - comme des indicateurs de notre propre appartenance politique.
Le fait que des opinions et des styles de discours soient partagés par les individus est donc une condition nécessaire mais non suffisante pour les représentations politiques de droite et de gauche. Les individus doivent en plus être capables d’attribuer une certaine représentation aux autres groupes et à leur discours pour pouvoir faire face aux situations d’interaction. Autrement dit, on peut inférer l’appartenance politique de quelqu’un par les mots qu’il utilise (voir les travaux de Jessica Mange).
Les enjeux identitaires de la communication politique
En faisant attention d’employer les « bons mots » avec les « bonnes personnes », nous cherchons à éviter deux risques majeurs : celui d’être « mal catégorisé » par notre interlocuteur et celui d’apparaître comme instable.
La théorie de l’identité sociale de Henri Tajfel (université de Bristol) et John Turner (université de Canberra) permet de rendre compte du premier risque : nous nous définissons, et nous sommes aussi définis, par nos affinités. Le fait d’être membre d’un groupe nous amène à assumer les attentes, les représentations et les stéréotypes liés à ce groupe. Mettre en question notre groupe revient à faire peser une menace sur notre propre identité. Nous avons besoin de nous sentir valorisés dans nos appartenances et nous sommes prêts à beaucoup de stratégies psychosociales pour sauvegarder cette identité.
Le deuxième risque relève d’un autre champ théorique : celui de la consistance cognitive. Si l’on entend souvent que « seuls les imbéciles ne changent pas d’avis », chacun de nous sait que, au moins dans nos cultures, changer d’opinion peut plus facilement nous faire passer pour une « girouette ». Il est toujours embarrassant pour un politicien d’être placé devant une contradiction entre deux de ses propos, ou une promesse non satisfaite. Nous subissons donc l’effet d’une « norme de consistance » qui nous amène à apparaître le plus possible comme des individus cohérents et stables dans leurs discours, leurs pensées et leurs décisions.
Ces deux mécanismes – liés à l’identité sociale et la consistance cognitive – sont étroitement dépendants de deux principes de base : il doit exister une définition claire des groupes de pensées, de leurs valeurs et de leurs discours et il faut également des individus qui adhèrent - ou au moins se réfèrent - à ces groupes. Or, l’évolution depuis quelques années montre que le discours politique est de moins en moins marqué politiquement. Dans son analyse lexicométrique d’un corpus de textes issus des congrès de la CFDT entre 1973 et 1988, André Salem (Paris 3) montre qu’on parle plus volontiers de « travailleurs » dans la période 73-85 et de « salariés » pour la période 85-88 [6]. Est-ce la même chose ou s’agit-il de marquer une évolution idéologique ?

- L’infotainement : politique ou spectacle ?
- Article écrit avec Michaël Pino et publié dans "Cerveau & psycho" (n°15)
Sous l’influence d’un nouveau rapport à la politique, plus individuel et intimiste, rendu par les émissions de divertissement dans lesquelles des politiciens sont invités (voir notre article sur l’infotainment dans Cerveau & psycho, n°15), les mots se font plus consensuels et moins partisans. L’élection présidentielle en cours n’échappe pas à la règle. Pourquoi remplacer le pouvoir d’achat par la vie chère, ou l’insécurité par la protection, sinon pour éviter d’être trop catégorisé politiquement ? On comprend immédiatement le but : à s’adresser à un camp, on risque de perte des électeurs potentiels. On a pu mesurer que c’était une dimension qui permettait d’expliquer la différence entre Ségolène Royal, d’une part, et Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn, d’autre part (voir l’étude).
Mais à rechercher exclusivement le consensus, on répand l’idée qu’il n’y a qu’une réalité objective - et non pas des choix différents -, et corollairement que ceux qui vont à l’encontre de cette réalité sont des extrémistes idéologues. Le discours politique se dilue dans des valeurs tellement générales que le débat d’idées en devient impossible. La fin des idéologies préfigurerait-elle la fin du débat démocratique ?
A lire :
MARCHAND Pascal, Quelques déterminants du discours politique . In G. Chasseigne (Ed.), Cognition, Santé et Vie Quotidienne, volume 1. Paris : Editions Publibook Université, collection Sciences Humaines et Sociales - Psychologie, 2008, p.162-189.


